Sofiane Benadjila. Ingénieur agronome-Consultant : «Il s’agit d’adapter nos besoins aux potentiels de la productivité des territoires»

  Avec un programme gouvernemental qui mise sur l’agriculture saharienne à travers l’office installé à cet effet, la problématique de la disponibilité des ressources hydriques est-elle prise en charge ? Cette question confronte la réflexion à deux sujets délicats qu’il faut traiter ; d’une part, la rareté de cette ressource en elle-même, et d’autre part, […] L’article Sofiane Benadjila. Ingénieur agronome-Consultant : «Il s’agit d’adapter nos besoins aux potentiels de la productivité des territoires» est apparu en premier sur El Watan.

Sofiane Benadjila. Ingénieur agronome-Consultant : «Il s’agit d’adapter nos besoins aux potentiels de la productivité des territoires»
Sofiane Benadjila. Ingénieur agronome-Consultant

 

  • Avec un programme gouvernemental qui mise sur l’agriculture saharienne à travers l’office installé à cet effet, la problématique de la disponibilité des ressources hydriques est-elle prise en charge ?

Cette question confronte la réflexion à deux sujets délicats qu’il faut traiter ; d’une part, la rareté de cette ressource en elle-même, et d’autre part, la façon avec laquelle est posée cette problématique. Nous savons qu’un problème mal posé n’a aucune chance d’être résolu. Il faut noter qu’il s’agit bien de zones désertiques, donc l’évaluation de cette prise en charge en termes de rendements agronomique, économique, et surtout de durabilité environnementale est primordiale. La question est largement documentée, et nous savons que nous risquons, par ces pratiques, de transformer une ressource rare, que sont les sols arables, en sols stériles. En d’autres termes, l’enjeu dans lequel nous nous sommes engagés, avec ces deux ressources limitées, en mobilisant de grands moyens financiers, nous risquons de faire d’une pierre deux coups en gaspillant de l’eau pour perdre des terres.

Dans une analogie au sens pragmatique, il serait illogique de songer à une bonne gestion de l’énergie en choisissant de cultiver des palmiers dattiers au Pôle Nord, dont ils vont être avides en lumière et chaleur. Dans notre cas, il serait tout aussi illogique de songer à une bonne gestion de l’eau avec à la fois des techniques et des cultures inadaptées. Une prospective ayant pour souci l’optimisation et l’efficacité, doit cibler un objectif accessible. Il ne faut surtout pas se tromper d’adresse, tout comme savoir emprunter le bon chemin. Dans la situation présente, la disponibilité de l’eau est plus que jamais liée à l’usage qu’on en fait. Donc, vouloir développer de grandes cultures intégralement irriguées (céréales, cultures industrielles…), à faible valeur ajoutées, en hors sol, ne correspond pas à une prise en charge de la faible disponibilité de la ressource hydrique.

  • Comment atteindre l’objectif de l’irrigation d’appoint pour 500 000 hectares de terres consacrées à la céréaliculture au nord du pays et l’irrigation complète au sud du pays à l’horizon 2024 tel que tracé par le ministère de l’Agriculture ?

Le ministère de l’Agriculture compte procéder à l’irrigation complète au sud du pays et sur les Hauts-Plateaux en utilisant l’aspersion par pivots… En y mettant les moyens, cela ne pose aucun problème technique. On mobilise de l’eau grâce aux forages, et l’irrigation peut être réalisée en mobilisant de l’énergie. L’irrigation d’appoint (I.A) pour 500 000 hectares de terres consacrées à la céréaliculture au nord-est du pays n’est pas évidente à réaliser. Elle peut déjà être considérée comme une mesure d’adaptation aux changements climatique. On a tendance à croire que c’est une solution en soi, mais sa réalisation est beaucoup plus compliquée. Puisque cette pratique, consiste à limiter les applications de l’eau aux stades de croissance critiques sensibles à la sécheresse dans l’objectif de réduire, ou d’éliminer, le risque à court terme de perte de rendement dû au stress hydrique.

Il faut lever le malentendu sur le fait que l’on vise aussi à optimiser la productivité de l’eau et à la stabiliser, plutôt que d’optimiser les rendements et non pas du tout de maximiser les rendements, comme il semble être le cas dans la feuille de route du MADR. Des expériences ont montré que la productivité et la stabilité de la production des cultures peuvent être améliorées de manière considérable en ajoutant de petites quantités d’eau au bon moment. A la demande de la Division mixte FAO / AIEA des techniques nucléaires dans l’alimentation et l’agriculture, un certain nombre d’études d’irrigation déficitaires (ou I.D) ont été menées pour diverses cultures, dans diverses conditions écologiques, avec un examen de l’impact de la réduction des approvisionnements en eau sur le rendement.

Les analyses ont montré que des cultures peu sensibles au stress peuvent bien s’adapter aux pratiques d’irrigation déficitaires à condition de garantir de bonnes pratiques de gestion. Pour les cultures plus sensibles, telles que les pommes de terre, l’irrigation déficitaire s’est avérée moins économique. Donc dans tous les cas, il est nécessaire d’avoir une connaissance précise de la réponse des cultures au stress dû à la sécheresse, la tolérance à la sécheresse variant considérablement selon le génotype (espèce, variétés,) et le stade phénologique de la culture. Cela étant, il faut comprendre aussi que le calendrier et l’ampleur de l’IA ne peuvent être déterminés à l’avance, compte tenu de la variabilité naturelle des niveaux de précipitations saisonnières et annuelles. C’est une perpétuelle gestion des risques d’une sur-irrigation, si la dose d’eau est apportée avant une pluie et un déficit hydrique si la dose n’est pas apportée et que les pluies prévues ne sont pas au rendez-vous.

Des régimes d’irrigation d’appoint optimaux reposeraient sur des politiques de gestion rationnelle de l’eau, des évaluations économiques (par exemple sur les ratios culture-prix de l’eau) et l’application en temps opportun (analyse des courbes fréquentielles de la pluviométrie…). Au-delà de la gestion des bases de données, de la fluidité et de l’efficacité du transfert d’informations, il y a toute la coordination des équipes spécialisées dans l’irrigation déficitaire qu’il faudra former.

Comme l’a montré l’expérience, des programmes de recherche-développement intégrés et participatifs constituent le meilleur moyen d’introduire, tester et mettre à échelle la technique d’irrigation d’appoint. Il est recommandé d’identifier avant tout des stratégies de planification d’irrigation qui minimisent la demande en eau avec des impacts minimes sur les rendements et la qualité des cultures. Si on a recouru à l’I.A, c’est que l’offre d’eau est insuffisante pour irriguer la totalité des terres disponibles, les agriculteurs n’ont pas toujours accès à des puits ou à des sources d’eau à proximité. Dans ces cas, les agriculteurs auront besoin d’un système de vulgarisation efficace capable de leur prodiguer des conseils sur les délais et les quantités d’eau à respecter.

  • Qu’en est-il de l’utilisation des eaux non conventionnelles ?

Dans l’état actuel, il faut exclure l’idée selon laquelle on pourrait irriguer avec les eaux issues des stations de dessalement d’eau de mer. La première contrainte immédiate serait le coût unitaire du mètre cube, qui avoisine les 120 Da. Ensuite, les stations de dessalement étant nécessairement situées à proximité de la mer, à une altitude quasi nulle, le transfert de l’eau, s’il ne longe pas les zones côtières, pénètre dans les terres en rencontrant une inévitable dénivelée due à l’altitude. Généralement au-delà de 100 km, les coûts d’acheminement de l’eau ne deviennent plus soutenables économiquement. Les volumes d’eau usée par les 180 stations d’épurations, destinées à traiter 1,2 milliard de mètres cubes, n’ont pas été conçus pour l’irrigation. Sur les 300 millions de m3 traités (25%), pour un coût 14 Da, seuls 12 millions sont réutilisés (1%). Les structures sont bâties sur des sites qui pour des raisons, géographique (éloignement), ou topographique (cuvette), compliquent leur utilisation. Pour ces eaux il y a de la marge à gagner, mais il faut des investissements pour transporter les eaux grises aux zones agricoles.

  • Au final, quel modèle suivre pour rationaliser l’utilisation de l’eau dans l’agriculture surtout avec les changements climatiques tout en augmentant les rendements ?

Les techniques aident et améliorent à la rationalisation de l’usage de l’eau, mais elles ne font pas tout. On pourra promouvoir les techniques agroécologiques, les cultures précoces, les espèces rustiques…, mais ça ne règle pas entièrement le problème. Mais elles doivent être impérativement motivées par une mutation culturelle, et connectées à une prise de conscience et un imaginaire collectif. Dans une approche plus globale, la rationalisation de l’utilisation de l’eau peut être intégrée à la rationalisation de notre consommation générale.

L’approche suicidaire, qui consiste à vouloir adapter l’environnement à nos besoins est belle et bien révolue. Le monde entier commence tout juste à en subir les multiples conséquences, avec bien entendu de fortes disparités régionales. L’Algérie n’y échappe pas, le poids des besoins de la population serait 5 fois supérieur à la capacité bioproductive du pays.

Il faut évaluer les potentiels environnementaux sur lesquels on pourra ajuster nos besoins et non pas l’inverse. Partant de là, on comprend qu’il faut au moins commencer par admettre qu’il s’agit d’adapter nos besoins aux potentiels de la productivité des territoires. C’est pour cette raison que de tous temps, la diversité des territoires a en grande partie façonné la diversité des populations. Nos espaces sont à plus de 85% désertiques, définis comme étant des milieux pauvres en ressources.

La seule fa-çon d’assurer une viabilité dans ces écoumènes, est de s’imposer un comportement de sobriété en faisant au moins l’économie du gaspillage.

> Propos recueillis par  Samira Imadalou

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