Mouloud Hedir. Expert en économie : «La parole publique est encore fortement dévalorisée»

-L’information économique, notamment celle émanant des officiels, est souvent soumise au doute ou remise en cause, à la fois par les opérateurs, des organismes étrangers ou les analystes de la chose économique. Ces «vrais-faux» chiffres économiques sont-ils distillés sciemment pour entretenir l’opacité, ou par incompétence, ou bien les premiers responsables du pays ne sont pas […] L’article Mouloud Hedir. Expert en économie : «La parole publique est encore fortement dévalorisée» est apparu en premier sur El Watan.

Mouloud Hedir. Expert en économie : «La parole publique est encore fortement dévalorisée»

-L’information économique, notamment celle émanant des officiels, est souvent soumise au doute ou remise en cause, à la fois par les opérateurs, des organismes étrangers ou les analystes de la chose économique. Ces «vrais-faux» chiffres économiques sont-ils distillés sciemment pour entretenir l’opacité, ou par incompétence, ou bien les premiers responsables du pays ne sont pas bien informés sur la réalité économique ?

Votre question renvoie à un problème à plusieurs facettes. Il y a d’abord le fait que la parole publique est encore fortement dévalorisée ; c’est regrettable, mais on ne sort pas impunément de la mainmise d’une bande de voleurs, vingt années durant, sur la gestion de l’économie nationale.
Il y a, d’un autre côté, la grave crise économique et financière dans laquelle est plongé le pays et à laquelle nos autorités peinent à trouver des réponses cohérentes : comment financer un déficit du Trésor gigantesque avoisinant les 3000 Mds de DA, soit 16% du PIB ? Comment relancer durablement l’économie, sachant que la planche à billets a déjà été utilisée sans résultat palpable et sans que rien n’ait été réformé, à hauteur de 6500 Mds de DA ? Comment transformer les structures de notre économie, réformer nos banques, rationaliser notre système de subventions, équilibrer notre système de retraites, sans un minimum de consensus politique national ?

Il y a enfin la dimension purement institutionnelle concernant l’organisation de notre système d’information économique et social. Toutes les constitutions successives depuis 1988 ont dûment établi le principe de l’accès à une information économique de qualité comme un droit fondamental du citoyen. Malheureusement, les lois existantes en la matière ne sont plus respectées depuis longtemps.

Qui se souvient que la loi a créé depuis 1994 un Conseil national de la statistique, une institution supposée indépendante mais qui ne s’est pas réunie depuis près de 25 années ? Entre temps, il ne semble pas que nous ayons pris la mesure de ces technologies de l’information et de la communication qui ont révolutionné le monde autour de nous. Aujourd’hui, force est de dire que la remise en état et la modernisation de notre système d’information économique et social constituent une tâche de longue haleine, absolument vitale, et à laquelle on devrait s’atteler de toute urgence.

-De l’avis même de Abdelmadjid Tebboune, lorsqu’il occupait la fonction de Premier ministre, l’Algérie manque d’un outil statistique fiable. Comment un opérateur économique arrive-t-il à travailler dans un contexte où l’information qui lui est capitale est peu fiable, et ce, de l’avis même des dirigeants ?

Le déficit de l’information économique ne se pose pas tant pour l’entrepreneur qui, par essence, sait travailler en situation d’information incomplète ou incertaine. C’est avant tout un drame pour la conduite et la régulation de l’économie nationale dans son ensemble. Nos autorités semblent en faire une montagne depuis des années, alors qu’il s’agit simplement d’appliquer la loi, les différentes administrations économiques nationales étant payées pour recueillir, consolider et diffuser une information que chaque échelon (entreprise, banque, commune, wilaya, organismes divers…) est légalement tenu de leur transmettre de manière régulière. Bien sûr, une partie de cette information est produite, mais n’est pas accessible à temps et de manière régulière pour le grand public.

Mais ce qui est plus navrant, c’est celle qui n’est pas disponible, y compris pour les autorités publiques elles-mêmes. Il est ainsi inacceptable que notre office des statistiques continue à publier des indices de la production du secteur industriel public, ignorant celle d’un secteur privé qui contribue à plus de 80% de la valeur ajoutée nationale. Comment des responsables ministériels peuvent-ils piloter des secteurs entiers comme ceux de l’industrie, de l’agriculture, des transports et d’autres secteurs de services, sans de véritables tableaux de bord ? Et le comble, c’est que nos dirigeants au plus haut niveau se satisfont d’une telle situation et ne se rendent pas compte qu’en travaillant à l’aveugle, c’est toute leur politique économique qui se condamne par avance à l’inefficacité.

-En ces temps d’incertitudes, peut-on se permettre des approximations dans l’évaluation de la situation économique du pays ?

L’ex-ministre chargé de la prospective avait établi un rapport dans lequel il préconisait de faire un bilan complet de la situation économique réelle du pays et des défis auxquels il devra faire face à l’horizon des dix ou des vingt prochaines années. Ce bilan sincère et partagé par tous manque cruellement aujourd’hui, à un moment où il faut nous préparer à faire face à des contraintes lourdes comme celles liées à la sortie des énergies fossiles, à la transition énergétique, à la sécheresse et aux aléas climatiques, à la sécurité alimentaire, à l’indispensable diversification de notre économie, etc. Toutes ces transformations inévitables doivent être conduites, en plus, dans un contexte géopolitique fortement perturbé. Face à ces enjeux qui engagent l’avenir du pays, il est triste de constater que nos autorités se laissent encore embourber dans des problèmes aussi prosaïques que ceux de l’approvisionnement en huile de table ou en semoule, malgré tout l’argent qu’elles mobilisent et toute l’énergie qu’elles déploient à cette fin. Il est fondamental de vite sortir de ce piège et de rétablir une saine perception de ce que sont les véritables priorités de notre pays.

-Est-il normal que l’écart entre le chiffre donné par le ministre des Finances sur le marché de l’informel et celui donné par le président de la République soit de l’ordre de 4000 milliards de dinars ?

Le problème essentiel n’est pas dans l’informel en tant que tel, il est dans la manière dont notre système fiscal appréhende le secteur dit formel. Je vous renvoie à ce titre au dossier que CARE a établi voilà quelques mois sur l’état de notre système fiscal et sur les voies à suivre pour le réformer. Le constat basique est le suivant : dans son architecture actuelle, celui-ci pousse inévitablement une bonne partie de notre économie dans les bras de l’informel. En effet, le mécanisme de l’IFU (Impôt forfaitaire unique) sectionne la chaîne de collecte de la TVA, et ce, faisant obliger un grand nombre de PME et TPE à maquiller leur comptabilité ou à se réfugier dans l’informel.

Par ailleurs, il faut définitivement que nos dirigeants comprennent que la TAP actuelle, qui est assise sur le chiffre d’affaires, est une négation pure et simple de l’économie de tout notre secteur de la distribution. Comment voulez-vous qu’un commerçant quelconque qui ne sert que d’intermédiaire dans une transaction accepte de payer l’équivalent de 1% sur la valeur de cette transaction, une taxe qui, dans la majorité des cas, peut représenter jusqu’à 10, 20 ou 100 fois la marge commerciale qu’il en retire ? Une fois que ces anachronismes de notre politique fiscale publique seront définitivement surmontés, alors viendra le temps de s’occuper des autres aspects de l’économie informelle. Pour résumer, et en empruntant au langage de chirurgien, disons qu’avant de traiter la blessure, il nous faut d’abord garrotter l’hémorragie.

-Les banques sont face à un défi majeur de devoir capter l’épargne circulant en dehors de leur circuit. Y arriveront-elles avec le produit de la finance islamique et la petite ouverture sur le transfert d’argent pour les start-up ?

Il y a sans nul doute une demande interne pour des produits financiers «sans intérêt» et à motivation religieuse, mais c’est une erreur de considérer que c’est là la raison de l’énorme masse d’argent hors du circuit bancaire. Rappelons que notre pays a été un des tous premiers à autoriser depuis 1990 une banque spécialisée fonctionnant selon le principe de refus du taux d’intérêt ; après cela, d’autres banques ont mis en place des produits bancaires similaires sans que cela ait suscité un engouement particulier. Les véritables raisons pour lesquelles la liquidité fuit le circuit bancaire sont nombreuses et bien identifiées.

Elles tiennent dans l’absence d’une réelle concurrence entre banques, dans la faiblesse du réseau des agences par rapport à l’étendue de la population potentielle et du territoire national, dans la rigidité de l’offre de produits financiers et de son inadaptation à la demande des clients, dans les limites du service bancaire et dans les retards technologiques du système de paiement, dans les taux trop bas de rémunération des dépôts, ou dans les dérèglements de notre système fiscal.

Ce diagnostic est reconnu depuis longtemps par tous les experts sérieux, il suffit juste que notre pays décide un jour de se mettre au travail. Ajoutons pour terminer qu’il était possible d’introduire des produits financiers alternatifs sans avoir à consacrer dans notre droit positif la notion de finance «islamique», au risque de suggérer, ce qui est inexact, que la banque classique serait d’une certaine façon religieusement illicite.

 

> Propos recueillis par  Nadjia Bouaricha

L’article Mouloud Hedir. Expert en économie : «La parole publique est encore fortement dévalorisée» est apparu en premier sur El Watan.