Messaoud Bellemou. (Trompettiste et pionnier du raï) à propos de la Polémique algéro-marocaine autour de cette musique : «Basta, les balivernes !»

Entre la querelle algéro-algérienne sur la question qui d’Oran ou de Sidi Bel Abbès est le berceau du raï et celle qui vient de rebondir de l’autre côté de la frontière ouest à la faveur de la finalisation par l’Algérie de la deuxième mouture du dossier d’inscription du raï auprès de l’Unesco, Messaoud Bellemou s’insurge. […] L’article Messaoud Bellemou. (Trompettiste et pionnier du raï) à propos de la Polémique algéro-marocaine autour de cette musique : «Basta, les balivernes !» est apparu en premier sur El Watan.

Messaoud Bellemou. (Trompettiste et pionnier du raï) à propos de la Polémique algéro-marocaine autour de cette musique : «Basta, les balivernes !»

Entre la querelle algéro-algérienne sur la question qui d’Oran ou de Sidi Bel Abbès est le berceau du raï et celle qui vient de rebondir de l’autre côté de la frontière ouest à la faveur de la finalisation par l’Algérie de la deuxième mouture du dossier d’inscription du raï auprès de l’Unesco, Messaoud Bellemou s’insurge.

 

Propos recueillis par Mohamed Kali

 

 

-Alors, Messaoud, elle vous agace toujours la prétention d’Oran et de Sidi Bel Abbès d’être l’une à l’exclusion de l’autre le terroir du raï ?

Eh comment ! Parce que c’est de la mystification que j’accuse d’avoir nourri la prétention d’Oujda en ayant semé la confusion sur l’histoire du raï. Voici mon recadrage : pour ce qui est du raï des origines qu’on appelait Trab dans mon enfance (Messaoud aura sous peu 75 ans, NDLR), il appartient à toute l’Oranie. Il est connu que les cheikhate et les chioukh sont originaires en général des petites localités rurales et de la périphérie des villes. Ses interprètes se produisaient lors des mariages, des waâdate, des veillées sur les champs lors de la campagne de moissons-battages et des vendanges qui duraient jusqu’à trois mois sur les grandes exploitations coloniales, sur les tahtahate comme dans les lieux de la marge. Dans les villes, il y avait en outre les medahates, des orchestres féminins spécialement en direction d’un public féminin. Grosso modo, c’est cela l’architecture générale.

-Revenons à la rivalité entre Oran et Sidi Bel Abbès…

D’abord, cette rivalité porte sur quel raï ? Le raï moderne puisqu’elle est le fait de groupes musicaux rivaux, entre chebs des deux villes. Pour en dire le ridicule, il me suffit de dire qu’ils n’étaient encore que des enfants lorsque le raï moderne était en gestation. Or, il se trouve que je suis un acteur central de cette dernière, l’instrument distinctif du raï moderne naissant, la trompette a été introduite par moi-même, si le raï ne se réduit pas à une substitution d’instruments «modernes» aux lieu et place d’instruments «archaïques». D’autres avant moi avaient tenté l’aventure, comme l’usage du violon à la place de la gasba mais sans que cela ne débouche sur le raï moderne.

-Soyons plus précis…

D’abord, mon souci premier n’était pas de moderniser la chanson Trab. Je n’ai d’ailleurs jamais été un chanteur, contrairement à ce qu’on répète à mon propos. En 1962, j’étais un instrumentiste saxo ténor et trompette. Je baignais dans la musique occidentale puisque j’ai été formé au sein de la lyre municipale. Dans mon univers musical, divers genres musicaux se répondaient en écho. Je suis également pétri de Trab, Cheïkha El Wachma, l’alter-go de Rimitti, est de Témouchent. J’animais les tribunes du stade de Témouchent et j’accompagnais le CRT, le club fanion, dans ses déplacements. Ma trompette faisait concurrence sur les tribunes à la ghaïta en entonnant des airs latino-américains, ibériques (mamba, boléro, rumba, tcha tcha tcha, les valses, etc.). J’ai repris par la suite des airs de musique moderne algérienne. Mohamed Lamari me subjuguait. Je m’efforce également de tirer des sonorités trab de mon instrument. Mes efforts commencent à aboutir à la suite d’un long cheminement et de tâtonnements à travers l’exécution de courtes partitions que je compose, dont je teste la validité aux réactions du public des stades à Témouchent et ailleurs. Mes scènes ont donc d’abord été les tribunes des stades.

Aguerri par l’expérience, je suis passé au stade professionnel en fondant le premier groupe tbal ayant remplacé la ghaïta par la trompette. Ces groupes, contre rétribution, accompagnent de leur musique les cortèges nuptiaux, une musique exécutée sur une benne de camionnette J’y ai gardé le tbal en le doublant par un deuxième et je lui ai adjoint le karkabou pour renforcer la percussion. J’y ai inclus un autre trompettiste, Mimi Tmouchenti, pour me remplacer et j’ai repris mon saxo ténor.

Le rythme et la mélodie, devenant puissamment entraînant et festif, faisaient chalouper les corps. A force de tâtonnements, en 1966, j’ai réussi à composer mon morceau le plus connu, un métissage de plusieurs genres, un son nouveau que j’ai intitulé Poréapo. Les gens enregistraient mes lives et les faisaient écouter autour d’eux. A l’époque, les magnétos légers étaient arrivés sur le marché, ce qui permettait d’entendre ce que la censure interdisait. De la sorte, j’ai été connu non par le biais des médias, mais par mes prestations en live. Les invitations à accompagner les cortèges ont commencé à affluer de toutes les villes de l’Oranie.

-En résumé, la musique raï a précédé la chanson raï…

Absolument. Vers 1968, le succès grandissant, je suis passé à un stade supérieur en commençant à animer des soirées. J’inclus dans mon groupe un berrah pour les dédicaces, le regretté Hamani en l’occurrence. Comme instruments, j’ajoute l’accordéon et la derbouka. Mon groupe s’est étoffé à six membres. Le son raï est là. Spontanément, Hamani, qui connaissait le répertoire Trab, a commencé à pousser de la voix pour accompagner ses tébrihate (dédicaces). D’autres groupes sont attirés par la brèche que j’ai ouverte. Bouteldja Belkacem s’y essayait. Il était connu pour ses reprises du répertoire Trab de Cheikha El Ouachma de Témouchent.

C’est que préadolescent, il accompagnait sa sœur aînée qui faisait partie de l’orchestre de médahate d’El Ouachma, cette dernière avait par ailleurs un autre orchestre, lui spécifiquement Trab. Bouteldja qui se faisait accompagner au départ par la gasba a introduit des instruments modernes. Je fais sa connaissance et l’idée s’impose à moi d’élargir mon groupe avec deux chanteurs, Hamani passant du statut de berrah à celui de chanteur. En 1974, Kadi Missoum, un éditeur est intéressé. Sous le label Zad el youm, sa maison d’édition, il me propose de graver, deux 45 tours, l’un avec Boutelja comme chanteur et l’autre avec Hamani.

Le succès est phénoménal, les disques se vendaient comme des petits pains. A ce propos, je dis à ceux qui prétendent que le raï moderne est d’Oran ou de Bel Abbès, qu’ils produisent leurs vinyles, car ce raï est bien né à Témouchent, non seulement avec un répertoire témouchentois (El Wachma) et une musique qui y a été forgée par mes soins. Par ailleurs, parmi les pionniers, je citerai deux Témouchentois incontournables. Le premier : Boutaïba Hafif, dit Boutaïba Seghir, a la voix à la tessiture remarquable, musicien-compositeur et auteur de textes qui vous remuent les entrailles. Le second, Benfissa Younès, qui est un chanteur réputé. Avec ces deux artistes, j’ai enregistré deux autres disques en 1975 à la demande de Kadi Missoum. Et quatre années après, mes deux disques inauguraux, en 1978, le premier Festival national du raï se tient.

-Et pour ce qui est de la revendication marocaine sur le raï ?

Là, je fais court : que ceux qui l’avancent au Maroc viennent me jeter à la figure les vinyles enregistrés aux époques considérées (le dépôt légal institué en France au XVIe siècle a été étendu par la suite à ses colonies). La Bibliothèque nationale de France possède des quantités considérables d’enregistrements. Par ailleurs, les pays ayant été sous domination française ont maintenu l’obligation du dépôt légal après leur indépendance, (NDLR). Mais plus sérieusement, la mémoire commune des deux côtés de la frontière retient que chacun des pays avait une tradition de chanson populaire paillarde. De notre côté de la frontière, en Oranie, c’est le raï. De l’autre, c’est la aïta dont la plus illustre représentante vient de décéder, l’immense Haja Hamdaouia, Rabi yarhamaha.

 

 

 

 

Pourquoi le Maroc revendique la marocanité du raï ?

Pour rappel, en août 2015, le président de l’association organisatrice du Festival de raï d’Oujda déclare avoir formulé auprès de l’Unesco une demande en vue d’inscrire le raï en tant que chant populaire marocain. Comment une association pouvait-elle engager une démarche qui relève des prérogatives des seuls états membres de l’Unesco ? Comment le makhzen a-t-il laissé commettre une action aussi inamicale vis-à-vis de l’Algérie d’une part et d’autre part de permettre à une association de piétiner ses plates-bandes ? Il faut être naïf pour croire à la sincérité de cette mise en scène, d’autant qu’elle s’inscrit en droite ligne du décret royal du 20 août 2013, accordant la nationalité marocaine à Khaled. C’est que la star du raï ainsi que le raï pèsent en matière d’image de marque à l’étranger. Or, depuis des décennies, pour vendre une de ses principales ressources économiques, le tourisme, le Maroc labellise, à tour de bras, ses productions immatérielles, dont Jamaa El Fna, afin d’être le plus attractif possible. Cela est si vrai que le Festival du raï d’Oujda a réussi à booster l’économie du Maroc oriental, parent pauvre du développement économique marocain. Il en a fait une destination touristique, ce qui du coup a permis de réduire l’impact économique négatif résultant de la fermeture des frontières par l’Algérie. Le Maroc réussira-t-il à fournir un travail d’expertise sur la base d’éléments vérifiables, en particulier l’historicité, c’est-à-dire que le patrimoine en question a été transmis de génération en génération au sein d’une communauté donnée ? Il y a lieu d’en douter, à moins …

 

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