L’eau divine et l’eau humaine

De la « Douce France » provient tout le mal et advient tout le bien. A l’ère du tribalisme, bête noire du bourguibisme, les eaux de pluie, celle des sources, ou recueillie au fond des puits affichent «gratuit» pour le plus grand bonheur des utilisateurs.
Avec la généralisation du capitalisme, compagnon indissociable du colonialisme, tout devient marchandise, eau, figue de Barbarie, foin, paille ou cerise.
Avant l’occupation, le bétail épargné par la stabulation, espèce d’incarcération, broutait sans façon l’herbe des champs. Aujourd’hui « hélas, les beaux jours sont finis ». Et voici le genre de palabres poursuivies en Tunisie. Le 25 décembre à Sousse, la table ronde réunit l’équipe de bureau d’études et celle du CRDA.
Ridha Béji « chef de l’arrondissement des ressources en eau » dit : « Le manque de valorisation des eaux pluviales par le pâturage de l’herbe accentue la pression sur la réclamation de fourrage. L’achat de «seddari» et de concentré remplace l’apport assuré par les bergers ». A son tour, Kacem Khlifi, l’agro-économiste responsabilise « la préférence des petits paysans pour la culture des pastèques, des tomates et des piments, gros consommateurs d’eau, alors que deux irrigations par an suffisent à l’olivier ou au pommier». HoucineHethli, le pédologue, aborde la distinction fondée sur la grande et petite propriété : « L’oliveraie du Sahel, tenue par des agriculteurs importants, consomme peu d’eau et résiste à la sécheresse. Même sur les sols impropres aux cultures maraîchères, les petits paysans déversent beaucoup d’eau pour les pastèques, les melons, les tomates et les piments. Le sol, inapproprié au plan pédologique, minimise les rendements, mais la faiblesse de l’éducation exclut le recours à la pédologie ».
Avec d’autres, ces trois principales contributions orientent l’investigation vers une même signification inspiratrice de mon intervention. L’apprenti sociologue aurait, toujours, à écouter avant de parler, car la terre nourricière, les plantes, les bêtes et les hommes prospèrent au sein de la réalité sociale globale. Au dossier de la discussion, je verse donc cette problématisation : « la paysannerie parcellaire préfère opter pour les cultures maraîchères aux dépens de l’arboriculture dans la mesure où elle inféode les impératifs théoriques au sens pratique ».
Pour une part, elle perpétue les catégories de pensée léguées par l’ancienne société. A cette occasion, je cite une observation commise jadis au Nord-Ouest.
L’éleveur perçoit le monde agraire à travers le regard bovin et caprin. Alors, tout feuillage donne à voir un fourrage. La différenciation des perceptions balaye l’ensemble du monde social. Ainsi, elle sous-tend la rupture de la communication survenue entre les générations. La mixité au lycée offre l’occasion des jeux sexuels entre enfants. Si la jeune fille tombe enceinte, la peur panique de parents bornés peut l’acculer à des manières suicidaires. A Menzel Bouzelfa, ce cas de figure entraîna l’ouvrière à finir sa vie au fond du puits. L’un de mes papiers en parlait. Une éducation sexuelle assurée dès les plus jeunes années aurait à prévenir ce genre de malchance issu de l’ignorance.
A ce propos, l’émancipation prônée par Bourguiba devient dépravation d’après les éternels enturbannés.
La contraception protège contre les méfaits de l’avortement. Le clan Ghannouchi porte une immense responsabilité à la fois sociale et personnelle.
Il n’y a pas de libération sociale sans libération féminine et l’actuelle agressivité masculine prend racine dans la différenciation des visions. Ni la misère, ni la pandémie ne suffisent à expliquer la rengaine de la bêtise humaine. Lors d’une enquête menée parmi les déplacés du lieu où fut implanté le barrage de Sidi Salem, une mère de famille me dit :
– « je m’occupe des enfants, de leur scolarité, du ménage et de tout. L’homme travaille dans les chantiers, à Tunis ».
– « Ne lui en veux-tu pas un peu de tout laisser à ta charge ? »
– « Mais non, si nous ne sommes pas unis pour affronter les difficultés de la vie, c’en est fait de nous ».
Pour inciter à la discorde, la mal-vie ne suffit pas. De même, à l’échelle sociale, un piètre niveau de vie, aggravé par l’envol des prix, ne saurait provoquer, ipso facto, l’insurrection ou la révolution. Il y faut le passage de la classe en soi vers la classe pour soi qui implique l’organisation de la mobilisation.
Proclamer l’imminent soulèvement commet le péché mortel, en termes d’analyse, au cas où ce chaînon manquant persisterait à émarger au registre des abonnés absents. Mais l’ignorant ou le fanfaron a ses raisons.