Le cri de détresse du personnel soignant / Covid : le pire est à redouter

Record des contaminations, services Covid et de réanimation saturés, manque d’oxygène… Durant les deux jours de l’Aïd El Adha, comme à l’approche et à la veille de cette fête, les appels des professionnels de la santé se sont multipliés aussi bien à l’adresse des autorités sanitaires, des pouvoirs publics qu’à l’adresse des citoyens, chacun ayant […]

Le cri de détresse du personnel soignant  / Covid : le pire est à redouter

Record des contaminations, services Covid et de réanimation saturés, manque d’oxygène… Durant les deux jours de l’Aïd El Adha, comme à l’approche et à la veille de cette fête, les appels des professionnels de la santé se sont multipliés aussi bien à l’adresse des autorités sanitaires, des pouvoirs publics qu’à l’adresse des citoyens, chacun ayant une responsabilité pour faire en sorte que la situation épidémique actuelle alarmante se dirige vers le mieux ou vers le pire.

PAR INES DALI
Le bilan du premier jour de l’Aïd, mardi 20 juillet, est assez éloquent avec son triste record de près de 1300 contaminations au nouveau coronavirus. Cette fête s’est transformée en deuil pour beaucoup de familles qui ont perdu les leurs. Ce sont, en effet, 1298 cas confirmés qui ont été enregistrés, 23 décès et 45 malades en soins intensifs, avec la capitale reste en tête des wilayas les plus infectées (375 cas), suivie d’Oran (123 cas) et Sétif (103 cas).
Lorsqu’on sait que ce ne sont que les chiffres déclarés officiellement et qu’ils peuvent être deux à trois fois plus importants, on ne peut que craindre le pire, notamment pour les jours à venir en cette troisième vague dont le pic n’est pas encore atteint, selon les professionnels de la santé, qui ont alerté sur la gravité de la situation bien avant qu’elle atteigne ce stade. Les corps médical et paramédical qui étaient de permanence les jours de l’Aïd et qui se trouvent complètement dépassés ont déclaré : «Nous avons passé l’Aïd à travailler, nous ne sommes pas restés avec nos familles. Nous les avons laissées pour être au service du citoyens en cette dure période». Ils souhaitent, ainsi, que leur sacrifice ne soit pas vain et que les citoyens soient plus réceptifs à leurs messages, à leurs recommandations pour éviter le pire les jours à venir. Le pire non seulement en hospitalisations, mais aussi en perte de vies humaines au vu de la saturation des hôpitaux et la difficulté de prendre en charge le nombre de malades qui évolue en exponentiel.
Pour le Pr Rachid Belhadj, directeur des activités médicales et paramédicales au Centre hospitalo-universitaire Mustapha-Bacha indique que c’est une situation qui inquiète tout le monde. «Au CHU Mustapha-Bacha, nous avons 251 malades hospitalisés et les chiffres continuent d’augmenter. Nous n’avons pas encore atteint le pic de cette vague», a-t-il affirmé. Il a lancé un appel à la population d’arrêter d’organiser les fêtes et de se déplacer en masse – pour les fêtes ou les funérailles -, car on risque d’avoir une infection de masse». Il a fait savoir que la moyenne des contaminations des personnels est de «30 personnes par jour au CHU» dans lequel il exerce. «Si nous continuons de la sorte, nous ne pourrons plus y faire face. Nous allons avoir l’épuisement personnel, le burn out et l’absence du personnel. On va alors tomber dans un cercle vicieux très dangereux pour notre système de santé et, durant les gardes de nuit, les citoyens risquent de ne trouver presque personne», a-t-il averti.
Pour les malades en réanimation, le CHU Mustapha-Bacha a dédié tout un bloc et tous les lits sont complets : près d’une cinquantaine de malades sont en réanimation et il y a encore une forte demande en lits de réa. «La majorité des malades, en raison du méchant virus Delta, ont besoin d’un débit important en oxygène. Ce n’est plus la situation de la première et deuxième vagues où les malades pouvaient être pris en charge avec 10 ou 15 litres d’oxygène. Maintenant, tous les hospitalisés en réanimation ont besoin d’un débit de 20 à 30 litres», selon le Pr Belhadj. D’où son appel au personnel de la santé à «éviter le gaspillage de l’oxygène en laissant, par exemple, les vannes ouvertes». L’autre point est le nombre de décès qui augmente et qui touche même les jeunes, notamment ceux atteints d’obésité, a-t-il ajouté, regrettant que les gestes barrières ne soient toujours pas respectés et avouant, à cet égard, que le personnel de la santé est «en train de faire une dépression collective» car s’il «sort à 20 mètres de l’hôpital, on dirait que nous sommes dans un monde de non-Covid ! Il y a même des cortèges de fête !».

La crainte du syndrome tunisien
«Si on continue comme ça, on ira vers le syndrome d’un pays voisin», la Tunisie dont le système de santé s’est effondré. «Nous sommes en train de jouer avec le feu !», a-t-il prévenu, indiquant que si la situation continue d’aller dans le même sens de hausse des cas, «on demandera aux autorités sanitaires d’appliquer le confinement». Il est vrai que le confinement sanitaire à domicile a connu un petit réaménagement, en étant raccourci d’une heure dans certaines wilayas, mais cela semble, selon les spécialistes, insuffisant au vu de l’évolution de la situation.
La crainte de voir ce qui se passe en Tunisie se passer en Algérie est également exprimée par d’autres spécialistes. «En Algérie, nous ne sommes pas à l’abri de ce qui s’est passé en Tunisie voisine, où le système de santé est en faillite. Les gens doivent comprendre que s’ils ne sont pas conscients de la gravité de la situation, et s’il n’y a pas des mesures de sécurité sanitaire strictes et rigoureuses, nous ne sommes pas à l’abri d’une telle situation», a déclaré Rym Bourezak, maître assistante à l’EHS Mohamed-Abderrahmani (Alger). «Prenez conscience. Nous sommes dans une situation très grave. C’est ce que nous appelons une situation de guerre biologique», a-t-elle noté à l’adresse des citoyens, relevant, à son tour, que la situation épidémique est alarmante sur tout le territoire national. «Nous avons des services Covid qui affichent complet et des malades qui attendent parfois dans les couloirs. On peut dire que l’Algérie est dans une guerre bactériologique, on ne s’attendait pas à avoir une troisième vague avec autant de malades touchés», a-t-elle dit, soulignant que le personnel mobilisé depuis le début de la pandémie est «épuisé physiquement et psychologiquement» et que «la situation devient dangereuse pour le personnel lui-même car il travaille dans une charge virale et prend de très grands risques d’être contaminé».
Pour l’oxygène qui connait une forte demande avec une hausse des malades en détresse respiratoire, elle préconise à l’adresse des responsables en charge de ce secteur de «revoir la distribution des obus d’oxygène selon la demande actuelle au niveau des structures sanitaire», expliquant que «c’est bien d’avoir un maximum d’obus de façon à ce que même les malades qui sont dans les couloirs soient branchés à l’oxygène. De cette façon, il y a la possibilité de «sauver plus de 70% des malades qui sont éventuellement condamnés». Pour elle, le citoyen algérien a aussi un grand rôle à jouer en aidant le corps médical. «On nous appelle l’armée blanche. Je demande alors aux citoyens d’aider cette armée blanche et que leur prise de conscience soit plus visible sur le terrain. Le corps médical est saturé, nous ne pouvons rien faire de plus», a-t-elle conclu. En termes de saturation des hôpitaux, il faut savoir que dans la deuxième wilaya la plus touchée du pays, Oran, l’hôpital Hai Nedjma qui était complètement dédié aux malades Covid affiche complet depuis quelques jours. Il a fallu trouver des places dans d’autres structures hospitalières, selon le Pr Salah Lelou, chef de service pneumologie au niveau de l’EHU d’Oran, qui a, lui aussi, appelé au strict respect des mesures de prévention. Le Dr Mohamed Yousfi, chef de service des maladies infectieuses à l’EPH de Boufarik (Blida), s’est, à son tour, exprimé sur la distribution de l’oxygène, relevant que c’est un problème national qui se pose surtout en termes de distribution. «Les quatre producteurs d’oxygène opérant dans le secteur n’ont jamais été confrontés à cette demande importante en même temps». Il a révélé qu’à l’hôpital de Boufarik, «plusieurs fois l’oxygène était arrivé à manquer alors que le camion d’approvisionnement n’était toujours pas arrivé». «On est en train de vivre un calvaire. Depuis plusieurs semaines, on assiste à une consommation importante d’oxygène. Actuellement, tous les malades qui sont hospitalisés ont un besoin important en oxygène, jusqu’à 30 litres», a-t-il indiqué.
Devant la situation alarmante que connait le pays et devant le relâchement total en matière de respect des gestes barrières, il appelle les citoyens à se ressaisir et l’Etat à faire appliquer les mesures de prévention.