Il y a une année disparaissait l’icône de la chanson kabyle : Les traces d’Idir à Ath Yenni

Il y a une année s’éteignait Idir, véritable icône de la chanson kabyle et repère de la culture berbère. La situation sanitaire et pandémie de la Covid-19 a malheureusement fait que le chanteur a été enterré à Paris loin des siens et de cet «Adrar» qui l’a vu naître et dont il tirait l’essence de […] L’article Il y a une année disparaissait l’icône de la chanson kabyle : Les traces d’Idir à Ath Yenni est apparu en premier sur El Watan.

Il y a une année disparaissait l’icône de la chanson kabyle : Les traces d’Idir à Ath Yenni

Il y a une année s’éteignait Idir, véritable icône de la chanson kabyle et repère de la culture berbère. La situation sanitaire et pandémie de la Covid-19 a malheureusement fait que le chanteur a été enterré à Paris loin des siens et de cet «Adrar» qui l’a vu naître et dont il tirait l’essence de son inspiration musicale et de son identité.

Aujourd’hui encore, les gens du village, de son aârch, les citoyens de la Kabylie sans exception, ses admirateurs aux quatre coins du monde se sentent toujours frustrés qu’Idir ne repose pas dans la terre de ses ancêtres, qu’il repose si loin de cette terre qu’il a tant aimée et sublimée dans ses chansons.

La pandémie qui a pris tout le monde par traîtrise ayant empêché de rapatrier sa dépouille, l’idée a alors couru de trouver une manière digne de lui rendre hommage. Il fallait trouver la meilleure façon de perpétuer son souvenir, son message et son héritage musical et culturel.

«On a pensé alors à un cénotaphe, une stèle ou une statue à son effigie. La famille s’est concertée et a mis à la disposition du projet un terrain», dit Dda Maamou. Mitoyen de la maison familiale et ayant une vue imprenable sur le Djrudjura, le terrain est attenant à une place publique du village. «Il a failli devenir comme Si M’hamed Bouqbrine, une tombe à Paris et l’autre à Ath Yenni», plaisante encore le sémillant Dda Maamou.

Aujourd’hui, sa statue trône sur une place publique de son village Aït Lahcène, en face de cette maison familiale que nous avons eu le privilège de visiter. De son temps, elle a dû être une imposante demeure comme seuls les riches en possédaient.

«On l’appelait ‘‘El Vordj Ath Laarvi’’ (château des Aït Larbi). De son vivant, Idir avait décidé, en accord avec ses cousins, de retaper entièrement la demeure familiale devenue vétuste avec l’âge et l’abandon. Ils avaient commencé à refaire le toit», raconte Dda Maamou. Ce sympathique septuagénaire au sourire contagieux est le cousin d’Idir. «Je suis Djenane Mohand Ouramdane, le cousin de Hamid Cheriet, dit Idir. Dans la famille, en kabyle, on nous appelle les Aït Larbi», explique-t-il.

C’est en 2018 qu’Idir est venu ici pour la dernière fois. En janvier de cette année-là, il s’était produit pour la première fois de sa vie en Algérie dans un cadre officiel. Deux grands galas à la Coupole, qui se sont joués à guichets fermés.

«Cela a été également la dernière fois que le chanteur est venu au village de ses ancêtres. Depuis, il n’est plus revenu. Déjà, pendant toutes les années du terrorisme, Idir n’a pas pu mettre les pieds chez lui. Le risque était trop grand», se rappelle Dda Maamou.

Des noms de famille attribués au hasard des lettres

Dda Maamou veut bien nous expliquer pourquoi Idir et lui portent des noms différents alors qu’ils sont cousins germains. «Il faut savoir qu’à l’établissement de l’état civil en 1891, au niveau de la commune d’Ath Yenni, en arrivant au village d’Aït Lahcene, les officiers des ‘‘bureaux arabes’’ ont commencé du côté gauche de la rue en donnant la lettre avec les noms de Chelouh, Chenane, Chemrouq, Cherfi et Cheriet. Des noms, bien évidemment, attribués arbitrairement et tu ne pouvais absolument rien dire. Ils sont allés jusqu’au bout de la rue et du quartier puis ils ont commencé à donner la lettre D. C’est ainsi que nous avons hérité du nom de Djenane alors que nous étions des Aït Larbi. Il est arrivé que deux frères se voient attribués des noms complètement différents. Juste après la demeure de la famille Cheriet, deux frères se sont vus appeler l’un Chermak et l’autre Cherik», relate encore Dda Maamou.

Ayant été président de la commune pendant 10 ans, il ne connaît que trop bien cette question de patronymes problématiques. Ancien instituteur et intarissable encyclopédie concernant l’histoire de la région, Dda Maamou nous explique que beaucoup de familles algériennes se sont ainsi retrouvées inscrites sous des noms différents selon le bon vouloir et les fantaisies des officiers des bureaux arabes. Certains avaient hérité de noms grossiers, infamants ou moqueurs. Jusqu’à aujourd’hui, beaucoup de familles en souffrent et ne peuvent corriger leur patronyme qu’au bout d’un marathon juridique et administratif.

«Le premier recensement a eu lieu à Taourirt Mimoun avec les lettres A, B et C. Ensuite de Taourirt Mimoun, ils sont passés à Aït Lahcène avec la suite des lettres alphabétiques. Il n’y a que deux familles auxquelles on a attribué leur véritable nom : les Ath Maamer sont devenus les Mammeri et Iva3zizen, en kabyle, qui sont devenus Ibazizen», affirme Dda Maamou. «Ces deux familles étaient dans l’administration et elles avaient en plus fourni les premiers instituteurs de la commune, ce qui leur a permis d’imposer que leurs noms ne soient pas dénaturés.» Pour tous les autres, le nom est arbitraire car les officiers des bureaux arabes, qui maîtrisaient bien la langue arabe et pas du tout le kabyle, ont de ce fait arabisé la plupart des noms.

Bijoutiers, artistes et armuriers

Dans la maison familiale qui garde encore de beaux restes, il y a un tout petit cimetière dont les tombes s’abritent sous un grand figuier. «Voici les sépultures de sa maman, de son papa de son frère et de celle qu’il considérait comme sa grand-mère mais qui ne l’était pas au sens biologique du terme. Elle était la femme de son grand-père», précise encore Dda Maamou.

L’homme se rappelle que ces deux femmes, sa mère et l’épouse de son grand-père, Taos Ath Kaci, avaient une maîtrise parfaite de la langue, de la culture et des coutumes kabyles. Elles connaissaient les contes, les légendes anciennes, les proverbes et tout le formidable patrimoine oral amassé pendant des siècles et des siècles. C’est ainsi qu’elles ont été parmi ses principales sources d’inspiration.

«Nous avons toujours été liés car nous étions cousins mais également amis. Idir avait aussi beaucoup de respect pour mon père qu’il considérait comme le patriarche de la famille. Nous avons fait l’école d’Aït Lahcène ensemble. Pas cette école là, l’autre qui a été démolie. Puis nous avons fait le collège des Pères blancs ensemble. Lui a fait deux années seulement puis il est parti à Alger en 1958. Son père était commerçant et avait un magasin d’antiquités spécialisé dans les articles orientaux qui s’appelait ‘‘Au Musée de Baghdad’’, boulevard Bugeaud, en face de l’hôtel Aletti», précise Dda Maamou.

Continuant sur sa lancée, notre interlocuteur égrène encore ses souvenirs. «Il avait ce don musical très tôt en lui. C’était quelque chose d’inné. A l’époque, il aimait surtout jouer de la flûte. Je me rappelle qu’au collège des Pères blancs, il avait un ami du nom d’Ourad Moncef. Ils étaient dans la même classe et dès qu’ils sortaient en recréation, chacun tirait son pipeau et ils commençaient à jouer ensemble. C’était un mélomane qui jouait de tous les instruments. Il connaissait aussi tous les rythmes traditionnels. D’ailleurs il était très ami avec Mumha, le forgeron du village, qui jouait si bien du tambourin. Idir l’aimait beaucoup», dit encore Dda Maamou. Comptant, depuis toujours, parmi les tribus les plus puissantes de Kabylie, les Ath Yenni étaient réputés pour leur maîtrise de la bijouterie et de l’armurerie à travers leurs 7 villages et hameaux. Maîtres du métal et du feu, ils étaient aussi connus pour fabriquer de la fausse monnaie aux temps des Turcs. Les Aït Larbi, la famille du chanteur, étaient d’excellents armuriers. «Je me rappelle que dans chaque foyer, il y avait des objets bizarres dont on ne connaissait pas l’utilité. Ils servaient à fabriquer les fusils. Ils avaient un savoir-faire qui s’est définitivement perdu car toutes les pièces des fusils étaient fabriquées ici même», soutient encore Dda Maamou.

«En 1857, avec la prise d’Aït Lahcène, Emile Carrey, le chroniqueur de guerre, parlait de la ville d’Aït Lahcène où l’armée avait recensé plus d’une centaine d’artisans armuriers. Du temps des Ottomans, la fausse monnaie était l’apanage du village d’à côté, Aït Larbaâ, qu’ils écoulaient en dehors de la Kabylie, beaucoup plus à Constantine et à Tunis», raconte notre ancien instituteur.

Jamais sans mon Djurdjura

Lorsque les Turcs se sont rendus compte de ce trafic, ils sont venus réclamer les moules et leur ont proposé, en échange, de descendre de leur montagne pour s’installer à Alger. Réponse des Ath Yenni : «Oui, nous sommes d’accord de descendre à Alger mais à une seule condition : ramener le Djurdjura avec nous.» Ce qui revenait à refuser de manière subtile et raffinée tout en réaffirmant leur attachement viscéral à leurs terres.

«Pour régler ce problème qui mettait à mal le semblant d’économie mis en place par les Turcs, ceux-ci sont quand même venus négocier et c’est moment là qu’ils ont construit la mosquée de Taourirt Mimoun, dans les années 1600», intervient Abrous Salah, un autre habitant du village.

«Les trois villages les plus anciens sont Taourirt Mimoun, Aït Larbaâ et Aït Lahcène. Ce dernier fait quand même partie des plus grands villages de Kabylie. En 1818, il y a eu une réunion après une épidémie de choléra ou de typhus. La réunion s’est déroulée dans un endroit qui s’appelle Jeddi Nabeth pour déshériter la femme kabyle. Pour la raison que, si elle hérite, une femme mariée en dehors du village allait ramener des étrangers au sein de sa famille», soutient encore Abrous Salah.

«Quand on a enterré son grand frère Ouali, on cherchait une petite place, Idir m’a dit : ‘‘Vu les querelles entre cousins et voisins, il vaut mieux l’enterrer auprès de quelqu’un avec lequel il s’entend bien. Sinon, ce soir, on risque de les entendre…’’ Il avait un incroyable sens de l’humour dont il usait généreusement», raconte encore Dda Maamou qui a plus d’une anecdote dans son sac.

La statue d’Idir va sans doute devenir l’un de ses nombreux lieux de mémoire et de pèlerinage qui parsèment le Djurjdura. Il y aura une raison de plus de visiter la montagne des Ath Yenni, qui ont donné tant d’astres scintillants à ce pays. 

Reportage réalisé par   Djamel Alilat

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