Idir ou la promesse du printemps

Je me souviens comme si cela datait d'hier – Cfiγ amzun d idelli - de cette soirée mémorable et impromptue à l'Ecole de filles de At-Yenni, en ce haut lieu du Djurdjura, juste en contrebas des chaumières de Mammeri et de Arkoun. C'était en 1973, sous une nuit noire et étoilée qui a réuni miraculeusement un concentré de la culture du moment : Kateb Yacine, Cherif Kheddam, Ferhat, H'sen Abbassi, Ben-Mohamed, Said Sadi, Meziane Rachid, Zahra … et Idir. L’article Idir ou la promesse du printemps est apparu en premier sur El Watan.

Idir ou la promesse du printemps

Je me souviens comme si cela datait d’hierCfiγ amzun d idelli – de cette soirée mémorable et impromptue à l’Ecole de filles de At-Yenni, en ce haut lieu du Djurdjura, juste en contrebas des chaumières de Mammeri et de Arkoun. C’était en 1973, sous une nuit noire et étoilée qui a réuni miraculeusement un concentré de la culture du moment : Kateb Yacine, Cherif Kheddam, Ferhat, H’sen Abbassi, Ben-Mohamed, Said Sadi, Meziane Rachid, Zahra … et Idir.

Les frères Bouchek Amar et Younès, personnages du cru et amis complices de Kateb, soutenus par le milieu local, ont été les architectes de ce ce moment dont je garde un souvenir impérissable. Quand les ancêtres redoublent de férocité ! 1973 : année de l’éclosion de Vava Inouva et de l’œuvre de l’artiste universel que deviendra Idir. Mouloud Mammeri préfacera d’un texte ciselé et prémonitoire le dos de la jaquette du 45 tours Tamacahuts n tsekurt ou « Conte de la perdrix », à l’image des œuvres des maîtres artisans les plus illustres de son terroir des At-Yenni. Vava Inouva fera le tour de la planète et imprimera pour la vie la carrière de Idir, emportant les sonorités de notre langue, de notre culture, de notre identité singulières tout autour de la planète. Désormais et pour 50 ans, ses chansons berceront notre imaginaire et notre fierté, au gré de l’inspiration, des notes en accords et arpèges de sa guitare, voyageant avec lui aux quatre coins du globe et de nos imaginaires, dans un enchantement sans cesse renouvelé à écouter chacune de ses chansons. Jusqu’à ce mois de mai 2020 !

Idir au firmament de nos souvenirs

Dans les années 70, Idir concentrait à lui seul les meilleures espérances de notre adolescence joyeuse et insouciante, entre les 7 villages de l’héptapole des At-Yenni : Ait-Larbaa, Ait-Lahçène, Taourirt Mimoun, Taourirt-el-Hedjadj, Agouni Ahmed, Tigzirt et Tansaout. Puis, nous avons été happés, les uns les autres, par la soif de découvrir le monde, tout en gardant en vue le projet de revenir au pays. Ainsi, avons-nous inscrit d’emblée la futilité de notre envol dans l’entretien du fameux mythe du retour. Finalement, l’émigration et l’exil commun ont fini par prendre le dessus. Nous nous sommes retrouvés éloignés de nos racines, de notre douce terre et de nos utopies.

Nous avons entretenu tant bien que mal les liens avec le pays, le village et les nôtres. « La-bas » – en fait ici, dans l’exil – s’en suivit l’entretien de ces fils tenus, nous agrippant contre vents et marées à notre culture, à notre langue.

Par-ci, une conférence de Mammeri, vers 1985 à Aix-en-Provence, à la librairie Vents du Sud, abreuvé tel dans un conte sublime de poésie et de littérature les mots et les envolées littéraires de Mammeri dans la plus belle des langues de Voltaire.

Par là, engagés corps et âme dans le monde associatif à écouter les pulsations du pays, en retrouvant cette fois la belle langue amazighe de nos aïeux.

Entretemps, au fil des années, des décennies, à la jonction des 2 derniers siècles, les voyages de retour auront continué de ponctuer nos vies par des immersions de l’autre côté, séjours toujours trop courts et emprunts d’une certaine tendresse et nostalgie, immersions égrenées, selon les saisons, par les mariages, les disparitions, les rêves de projets à venir.

En 1993, à l’Olympia, j’avais commis, costume d’apparat et burnous blanc peint avec des motifs amaziYs, une danse improvisée, alors que Idir enflammait la salle avec les airs de son nouvel album dédié aux Chasseurs de Lumières, soutenus par les ballets somptueux et colorées du talentueux chorégraphie algérien Elhadi Cheriffa formé par le Bolchoï théâtre de Moscou. Un 28 mai 1995, jour de la fête des mères, je me souviens aussi, nous avions mis à l’ouvrage avec Daniel Belli et l’association Ecume, « L’Algérie, la culture, la vie« , un spectacle qui se voulait un écho de solidarité aux voix de notre pays.

Evénement majeur, justement contre les chasseurs de lumières et leurs idées obscures. Idir avait immédiatement répondu présent ! Une déferlante colorée de 5000 personnes, hommes et femmes de tous âges et de toutes conditions sociales, de la diversité arc-en-ciel, a tôt fait d’emplir le Dôme de Marseille pour un concert destinée à conjurer la barbarie et les dessins obscurs, au mitan de la décennie noire.

Idir, accompagné de ses fidèles musiciens – Tariq, Gérard Geoffroy, Lahouari, Hachemi, Rabah Khalfa, Eric – ont tenu le haut de l’affiche et de la scène, le temps d’une mémorable après-midi de printemps. Quand à Fellag, c’était là l’occasion de son premier spectacle en France. Achour Fernane, notre contribul des At-Yenni, assura d’une main de maître la fluidité des prestations artistiques et les envolées savamment mélangées de musiques, de chants, de danses, de couleurs et de youyous.

Un jour, Idir m’avait rappelé ces moments délicieux gravés dans sa mémoire, son séjour au soleil du Sud de la cité phocéenne, dans Marseille lovée au creux de la mer, à un jet de pierre d’Alger et à portée de main de Bgayet, de Tizi, le pays là-bas ! Pérégrinations dans les rues puis incursions dans les quartiers Nord, de La Castellane avec Ness et Nasser Oussedik, des Flamands avec Hakim Allik, jusqu’à Septèmes-Les-Vallons la Rouge. Idir, émerveillé et enveloppé par les voix du petit peuple, des jeunes, des femmes et des ainés, retrouvait pendant quelques instants suspendus les personnages de sa condition et du village, dans un mélange d’accents bigarrés de toutes origines inspirés des terres au-delà des mers.

Le temps d’une émission que j’aurais animé, les ondes de Radio Gazelles diffuseront en avant scène et en direct la voix chaleureuse et bienveillante de Idir ponctuée de ses mélodies, Vava Inouva et autres airs du patrimoine, puisés au plus profond des âges.

Je revois aussi Idir qui nous avait rejoint sans tambour ni trompette, dans les Vosges cernées par la neige et le froid de l’hiver. Accueillis par l’ACB Nancy Lorraine et la Fédération FACAF, à l’initiative de notre ami Beben, Idir le montagnard du Djurdjura se remettait au chevet de la vie associative amazighe hexagonale, assouvissant son besoin de retrouver les siens et de respirer l’air pur au milieu des reliefs d’altitude.

Plus tard, dans les années 2000 et dans l’aventure de l’association Massinissa, j’aurais tenté, sous le feu du soleil du Sud, une traduction de Iwiziwen nat zik ou Les olivades, ode en chants au rituel millénaire couplant la récolte des olives et l’entraide au sein de la communauté agraire villageoise de Kabylie. Ma traduction devait s’insérer dans Fleurs d’olivier, anthologie poétique et littéraire de Jacques Bonnadier dédiée à cet arbre symbole de la Méditerranée et de la paix. Elle y côtoiera fièrement le fameux texte de Mammeri pour l’olivier, adressé en son temps à Jean Pelegri : « arbre de mon climat à moi » et « arbre d’Athéna aux symboles lybiens« , « trame du burnous » et « rempart contre l’ennemi« .

Ainsi, notre place entière était sauve, me semblait-il, en nous permettant d’exister au milieu des performances aux horizons multiples inspirée par la grande famille des peuples et des civilisations de Méditerranée ! Puis ce fut l’occasion du voyage de Zidane en Algérie en 2006.

Avec Idir, nous n’avons fait que nous croiser, lui étant allé directement à Alger avec Zizou et moi rejoignant le père Dda Smail Zidane à Aguemoun-Boukhelifa, dans la région de Béjaîa-Bgayet. Idir m’en reparlera plusieurs fois, me demandant des nouvelles aussi bien du fils que du père. Da Smail est allé lui faire une dernière visite de courtoisie à son domicile, à Vauréal, en janvier 2020, quelques mois avant le dernier voyage de Idir, un printemps 2020. Entretemps, Boukha, mon frère et l’ami de cœur de Idir, me donnait des nouvelles de chacune de leurs rencontres joyeuses et éphémères, à Genève.

Les messages étaient ponctués parfois de photos selfies ou des mots simples ayant gravé leur échange d’après concert, entre évocation des souvenirs du terroir ou de leur complicité de leurs premières années parisiennes, dès les années 75. Puis, dernière scène, fin de rêve, sanglots et larmes de sang, après l’annonce d’une disparition brutale, telle l’amputation d’une partie de soi.

Plus récemment, le 22 mars 2019, Idir m’avait confié, à l’occasion de son spectacle à la Cité des arts de la rue de Marseille: « La prochaine fois que tu voyages à Paris, viens me voir à la maison … ». Cette fois-là, bien décidé, j’ai alors pris soin de préparer quelques surprises à lui remettre et devant lui rappeler le terroir : portraits et scènes en sérigraphies originales, photos-souvenirs et ingrédients culinaires pour un couscous aux cardes sauvages – tilitsen s izerman iquranen -, à même d’évoquer le fond des besaces des valeureux guerriers, paysans et nomades de la grande TamazYa : Numides, Gétules, Maures et Garamantes, Quinquegenciens Igawawen, tous nourris par le même sel, les mêmes dieux et les mêmes rêves ; le même imaginaire, que ceux des aguellids et des saints, de Cyprien à Augustin, des écrivains, d’Apulée à Jean Lmouhoub Amrouche – l’éternel Jugurtha – , sa sœur, Marguerite Taos, et autres poètes disparus.

Idir, la culture, la vie

Idir / Yidir restera le chantre vivant de la chanson moderne kabyle, amazighe et algérienne. Ses chants et ses musiques, soigneusement et patiemment tissées en une trame savante, faite de tradition et de modernité, dessinent une fresque qui plonge au plus profond de l’âme et de la terre d’Afrique du Nord et de TamazYa. « YeYli-d ttlam Yaf tmurt as mi d-tbbed lmut » : la voix de Idir retentira toujours et encore jusqu’à étouffer le silence brutal imposé par la mort et la « nuit tombée sur le pays ».

Vaste clameur d’un peuple en communion, de la Kabylie à Adrar n Lawrès-Nemencha, effleurant la Table de Jugurtha, Carthage et Ziama, survolant les Atlas et le Sahara, rayonnant comme un soleil vers le monde touareg, le Mzab, Siwa et Adrar n Nefoussa ; s’élevant vers les Atlas des braves Ait-Atta, de M’rirda et de Rouicha, jusqu’aux confins de l’Atlantique maure de l’Oum-Errebia – Yemma-s n tefsut – et du pays des Imraguen.

Avant de faire la jonction avec Tigzirine Tiknariyine – les Iles Canaries – et d’embrasser l’univers profond de la communauté des diasporas amazighes d’Europe, des Amériques et d’ailleurs. Inna-yas Yidir / Idir l’universel chantait : « UrgaY Ylint yak tlissa », nous faisant partager son rêve d’un monde sans frontières.

« MuqleY tamurt umaziY » – regard sur le « Pays amaziY » – a retenti en les 4 points cardinaux, rappelant que Idir, tout en rêvant l’humanité, restait chevillé consubstantiellement à sa culture, à l’Algérie et à TamazYa sans frontières, jusqu’aux rivières et villages les plus reculés ! Idir nous lègue un héritage merveilleux, façonné de mélodies, de contes, de poésie et de légendes, qui laisse libre cours à notre imaginaire et à nos rêves de voyages et de pèlerinages vers la terre et les sources nourricières de nos mères et grands-mères.

La magie de ses chansons nous bercera à l’infini, à regarder les étoiles, fixant le ciel, en cherchant à voir la sienne nous faire un signe, à guetter son sourire complice et bienveillant. Ses paroles perpétueront son message de culture, de fraternité entre les hommes et les peuples, pour un monde de paix universelle, un monde sans frontières.

L’étoile filante d’un printemps 2020

Tawenza – le destin – en a décidé autrement ! Une année déjà depuis ce 2 mai 2020 où Idir s’en est allé rejoindre sa nouvelle demeure parisienne du Père Lachaise, pendant que les Gardiens du pays – Assassen n tmurt – se chargeaient de faire s’envoler son âme vers At-Yenni, face aux Monts ferratus ou monts du Djurdjura.

Idir nous a quittés au printemps 2020, accompagné par une immense clameur d’hommages des terroirs et cîmes de Kabylie, des vastes espaces d’Algérie et de Tamazgha.

En écho, se sont jointes les complaintes de lYerba, venus de toute la « France des couleurs » et autres mondes constitutifs de nos exils multiples, enfouis dans les terres les plus lointaines de nos émigrations et diasporas composites. Il nous a laissés à nos doutes et nos déchirures, si près de notre exil et cependant si loin de l’horizon de son enfance marquée par les cimes du Djurdjura.

Loin de ses terres natales, At-Yenni, Kabylie, Algérie, TamazYa, son âme a cependant rejoint les multiples royaumes de ses Ancêtres et la mosaïque de patries et d’identités gigognes dont il se réclamait : celles de Jugurtha, de Massinissa, de Kahina, de Tin-Hinan et de tant d’autres personnages illustres de notre Berbérie.

Idir nous manque terriblement. Mais Idir demeurera le symbole de la résurrection et de l’espoir de tous les printemps, d’avril et de mai, de 80, de 2001 et au-delà de 2020. Idir a vécu et survivra pour les futures générations, à même de conjurer et de vaincre toutes les barbaries, les oppressions et les pandémies, perpétuant à sa façon, artiste et artisan à la fois, l’âme authentique amazighe, après versé tant et sa part aux civilisations de la Méditerranée et des 5 continents.

Le dimanche 2 mai 2021, j’irai à Paris accompagné de ma fille Tilla Mellila Siwa Tannina pour, comme promis, répondre à l’invitation de Idir ! Serrés au milieu des nôtres, de notre tribu, recroquevillés autour de notre exil commun et réconfortés par l’universalité de l’œuvre du poète et du chanteur.

Nous serons des milliers dans le monde à scruter la terre, le ciel et les étoiles de l’univers pour capter le signe de celui qui nous a bercés pendant cinquante ans et qui a tant de fois étanché notre soif à la source. Tilla, nom symbole de toutes les libertés, et Tannina, prolongement singulier de l’artiste et de ses espoirs pour les futures générations.

Sa fille sur laquelle Idir aimait à poser sur scène son regard avec une tendresse infinie. Idir, qui a chanté et consacré jusqu’aux astres la femme, la fille et la mère, détentrices et gardiennes de la culture, de la langue, de la tradition, de l’amour, de la vie ! Ad yidir wawal-is d ucewiq-is nnig wass-a, ar amma tefrari-d tafat d tilleli : demain fleuriront d’autres printemps et d’autres chansons, l’espoir et la vie, sur TamazYa et sur notre Terre.

Merci Idir, pour le bonheur que tu nous as procuré et les trésors que tu nous a confiés ! Idir, étoile qui continuera de briller au firmament, tu resteras éternellement présent dans nos cœurs. Chaque saison, chaque printemps, chaque jour, verra refleurir le jardin parsemé de tes mots, de tes mélodies et de ta voix chaude et réconfortante.

Par Bouzid Sennane
(Responable à ID Méditerranée, Marseille, France)

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