Grandir en France, jouer pour l’Algérie : La marginalisation des importés

La saga de l’histoire des footballeurs binationaux ayant rejoint la sélection algérienne vous propose un quatrième épisode avec un passage douloureux au milieu des années 80 marqué par quelques tensions dans le groupe des Verts et l’élimination sans gloire au 1er tour de la Coupe du Monde 1986. Qu’est-ce qui pousse les footballeurs professionnels algériens […]

La saga de l’histoire des footballeurs binationaux ayant rejoint la sélection algérienne vous propose un quatrième épisode avec un passage douloureux au milieu des années 80 marqué par quelques tensions dans le groupe des Verts et l’élimination sans gloire au 1er tour de la Coupe du Monde 1986.

Qu’est-ce qui pousse les footballeurs professionnels algériens ayant grandi en France à rejoindre l’équipe nationale algérienne depuis les années 1980 ? Notre ami historien Stanislas Frenkiel, Maître de Conférences à l’UFR STAPS de l’Université d’Artois et créateur de la première chaîne Youtube d’Histoire du Sport offre en avant-première aux lecteurs de La Gazette du Fennec le chapitre 7 de son ouvrage sur l’histoire des footballeurs professionnels algériens en France. Durant une quinzaine d’années, il a retrouvé une centaine d’anciens joueurs et leurs proches en France et en Algérie, mené des entretiens inédits, recoupé des archives exceptionnelles,… Notons que son livre, issu de sa Thèse de Doctorat, sera prochainement publié à Artois Presses Université. Nous avons donc le plaisir de vous présenter aujourd’hui le chapitre 7 de son futur livre sous la forme d’un feuilleton hebdomadaire pour les passionné(e)s !

En 1982, alors que toute liberté est désormais donnée aux équipes nationales de sélectionner un nombre illimité de joueurs expatriés aux CAN, le journaliste Ali Merad résume la situation. Selon lui, au cours des différents stages effectués par les Fennecs, un clivage psychologique entre « Français » et « locaux » s’est échafaudé sur fond de concurrence, de jalousie, voire de mépris. Choc de deux cultures, de deux modes de vie, de deux niveaux de développement : la vie commune est difficile[1].

Le mascaréen Lakhdar Belloumi, Ballon d’Or africain en 1981, fait du lyonnais Fathi Chebel son témoin de mariage mais les signes de rapprochement sont insuffisants. L’amalgame tant souhaité par la presse de l’Amicale dans le « club Algérie », surnom donné dès 1977 à l’EN, ne se fait pas[2]. Soumis à un test à l’attachement à la patrie, les footballeurs professionnels ne sont pas ménagés par la FAF. Pour avoir la chance de défendre les couleurs du pays, ils acceptent quelques brimades. Nordine Kourichi et Fawzi Mansouri doivent acheter leurs billets d’avion pour rejoindre la sélection en stage en février 1982 et ne reçoivent, en guise de cadeau pour leur participation à la phase finale, qu’un réfrigérateur. Autre exemple, en mai, au moment de rejoindre El Khadra en stage à Genève, les joueurs, convoqués sans autre précision, doivent errer deux jours avant de pouvoir retrouver leurs partenaires[3]. Durant leur séjour en Algérie, on leur accole souvent le qualificatif d’« émigré » à connotation péjorative. L’historien Jean-Charles Scagnetti raconte que lors du stage de préparation de Farges éclate la première affaire de l’EN[4]. Elle éclabousse plusieurs professionnels ayant déserté l’hôtel pour s’offrir quelques distrac­tions nocturnes. À leur retour, deux joueurs sont démas­qués par le staff technique : Nordine Kourichi et Abdallah Liegeon. Les deux joueurs sont suspendus pour indiscipline, transgression au règlement et à la vie de groupe, manque de sérieux et individualisme éhonté. Moins enclin à la repentance que son équipier et peu soutenu par la presse algérienne, le défenseur monégasque est définitivement exclu. Désigné par Mahieddine Khalef et Rachid Mekhloufi comme un « mauvais immigré » et un mercenaire, il est sacrifié. Ses exigences financières lui sont aussi reprochés. Les stéréotypes sur l’indiscipline et le rapport à l’argent des immigrés sont répandus. Le 3 juin 1982, la liste des 22 joueurs retenus pour le Mondial est enfin dévoilée. Sept d’entre eux sont des professionnels : Abdelmajid Bourebbou, Mustapha Dahleb, Nordine Kourichi, Fawzi Mansouri, Karim Maroc, Djamel Tlemçani et Djamel Zidane. Abdelghani Djaadaoui et Fathi Chebel ne sont pas sélectionnés. Lors de la Coupe du Monde 1986, ils sont douze professionnels chez les Fennecs dont sept ayant grandi en France et en Angleterre[5]. Entre ces immigrés du football et les joueurs du championnat algérien venus au Mexique non pas pour apprendre mais pour surprendre, la cohabitation est difficile. l’admiration pour ces footballeurs professionnels devenus indispensables sur le terrain succède la jalousie. Les joueurs locaux ne veulent pas perdre leurs places de titulaires. Ils accusent les professionnels peinant à se faire accepter de ne pas être de « vrais » Algériens. Quelles que soient les périodes, les frictions se ressemblent. Pendant le Mondial 1986, les désaccords atteignent leurs paroxysmes. La présence de Mustapha Dahleb et d’Abdelghani Djaadaoui, en tant que conseillers techniques de la délégation algérienne auprès du sélectionneur Rabah Saâdane, n’empêche pas les conflits ouverts. Dans leur hôtel mexicain, la veille du troisième match de poule décisif contre l’Espagne, les joueurs s’insultent depuis leurs balcons : Alim Ben Mabrouk, Rachid Harkouk et Abdallah Liegeon d’un côté ; Lakhdar Belloumi et Mahmoud Guendouz de l’autre. Les joueurs en viennent presque aux mains. L’insulte ultime, « fils de harki », les suspecte de traitrise. Il faut rétablir l’honneur. Alim Ben Mabrouk, milieu du RC Paris, livre sa version de l’accrochage qui l’oppose à Lakhdar Belloumi dans les vestiaires à l’issue d’une nouvelle défaite. Ce n’est pas un chahut anodin.  « À mon époque, il y a deux clans : les locaux et les pro. On est séparé à chaque instant. Ils ne nous acceptent pas. Il y a une certaine jalousie de leur part surtout ceux qui ne réussissent pas à travailler en Europe. Avec Rabah Madjer ou d’autres joueurs, ça se passe toujours bien. Mais en 1986, Lakhdar Belloumi dit que je suis un fils de harki, que j’ai sali le maillot national et que j’ai déchiré mon passeport algérien. Nous avons prouvé que nous sommes de vrais patriotes. Devant de telles insultes, je ne peux plus me contrôler. Je me lève et je lui saute dessus une bouteille à la main. Je veux lui fracasser le crâne. Rabah Madjer et Salah Assad nous séparent[6]. » (Alim Ben Mabrouk)

La sélection nationale algérienne est encore une fois éliminée au premier tour de la compétition après un match nul contre l’Irlande du Nord et deux défaites face au Brésil et l’Espagne. Contrairement à sa participation au Mondial quatre ans plus tôt, elle sort de la compétition sans gloire et rongée par deux clans dans une ambiance détestable. Les espoirs de la presse française et algérienne sont déçus. C’est la pagaille entre ceux qui ont acquis en France les armes de la modernité et ceux qui dominent le championnat algérien. Ce clivage perdure, comme le regrette Liazid Sandjak, sélectionné pour la première fois en EN en 1987, grâce aux retraites internationales de tous les anciens footballeurs algériens de France traumatisés : Alim Ben Mabrouk, Abdallah Liegeon, Fathi Chebel, Nordine Kourichi, Fawzi Mansouri et Karim Maroc. Le joueur du PSG est stupéfait par les passe-droits des cadres. Cette année-là, Chérif Oudjani porte aussi le maillot Vert. Avec joie mais aussi l’appréhension d’être isolé, il rejoint le groupe lors d’une victoire face à la Tunisie et est parfois associé à d’autres jeunes footballeurs ayant grandi en France tels Jacky Belabde, Ali Bouafia et Rachid Maatar. Après la débâcle mexicaine, signe du ralentissement des flux migratoires d’une rive à l’autre de la Méditerranée, la demande des footballeurs professionnels est moins pressante. Certains les accusent toujours d’être des mercenaires. Ce n’est pourtant pas le cas du sélectionneur national Guennadi Rogov, en poste de septembre 1986 à avril 1988, qui clarifie sa position. Tourné vers l’avenir et donc vers le potentiel des footballeurs professionnels, il déclare que le meilleur doit jouer, amateur ou professionnel, à la condition d’être un véritable patriote qui fait le maximum pour le drapeau[7].

En dépit de l’attachement au pays, les conditions de retour ne correspondent pas pleinement aux attentes des footballeurs professionnels. Pourtant, ces émigrés de luxe parlant parfois mal l’arabe s’engagent dans l’aventure. Côté français, ils doivent dépasser les contraintes morales et matérielles comme les pressions des clubs et l’absence de prise en charge financière[8]. En choisissant de jouer pour l’Algérie, ils acceptent de faire face à des décisions arbitraires. Même si la FIFA oblige depuis 1981 les clubs à libérer en sélection leurs footballeurs pour les matchs officiels et éliminatoires de Coupe du Monde, c’est au compte-goutte que les Algériens de France rejoignent les Verts. Cette mesure recèle son lot de récriminations entre les clubs et la FAF. Les joueurs passent d’une domination à l’autre.

Les réticences des clubs

[1] Ali Merad, « Difficile mixture », APS, 11 avril 1982, p. 5.

[2] Hédi Hamel, « Dahleb au pluriel », L’Algérien en Europe, n° 248, 31 janvier 1977, « Supplément sportif El Moufid » n° 7, p. 8.

[3] Yvan Gastaut, « Algérie-Allemagne, la victoire des héritiers du “Onze de l’indépendance” lors de la Coupe du Monde 1982 », Paul Dietschy, Yvan Gastaut et Stéphane Mourlane, Histoire politique des Coupes du Monde de football, Paris, Vuibert, 2006, p. 295-310.

[4] Jean-Charles Scagnetti, « Coupe du monde 1982 : les internationaux algériens et leur équipe nationale » art. cité.

[5] Alim Ben Mabrouk, Fathi Chebel, Rachid Harkouk, Nordine Kourichi, Abdallah Liegeon, Fawzi Mansouri et Karim Maroc.

[6] Nacym Djender, « En 86, j’ai pris une bouteille pour fracasser la tête de Belloumi », Le Buteur, 1er mars 2009, p. 3.

[7] Mustapha Aïtkhaled, « Rogov, entraîneur de l’équipe nationale : “travail, travail, travail” », Actualité de l’Émigration, n° 81, 18 mars 1987, p. 46-47.

[8] Jean-Charles Scagnetti, « Football et immigration en Algérie au tournant des années 1980 », Claude Boli, Yvan Gastaut et Fabrice Grognet, Allez la France, football et immigration, Paris, Gallimard, 2010, p. 114-117.