Boualem Ramdani. Journaliste et auteur : «Il n’y a pas de culture sans liberté de lire et de penser»

Journaliste au long cours, Boualem Ramdani nous parle de son recueil de ces textes écrits durant la première période du confinement. L’auteur de Anwar fi layli corona (Lumières dans la nuit de Corona) s’y réfère constamment au philosophe français, Edgar Morin.

«Apprendre à vivre dans l’incertitude est une question philosophique à la base, et l’homme ne peut en aucun cas prévoir l’évolution des choses d’une manière exacte. L’histoire a connu des rebondissements dont personne n’a pu prévoir comment ils se sont déroulés», soutient-il. Il souligne la force de la culture en temps de crise : «La culture a contribué à limiter les dégâts sur le plan psychologique quand on sait que toute une nation s’est mobilisée pour acheminer le livre dans sa forme classique ou électronique à toutes les couches sociales…»Ne mâchant pas ses mots, Ramdani, auteur d’un livre sur le Hirak, revient aussi sur la situation de l’édition en Algérie : «L’édition en Algérie n’est que le reflet de la situation politique, économique, sociale et culturelle dans le pays.»

 

Propos recueillis  par  Nadir Iddir

 

-Vous venez de publier un recueil de textes Anwar fi layli Corona (Lumières dans la nuit de Corona), aux éditions Khotot oua Dhilal (Jordanie). Vous y rassemblez vos articles écrits durant le premier confinement. L’accent est mis sur la nécessité d’apprendre à «vivre dans l’incertitude», comme le dit si justement le philosophe français, Edgar Morin, que vous affectionnez…

Je ne suis pas un prophète comme vous le savez bien, et le grand Edgar Morin, qui est athée ou agnostique réfute toutes les formes de certitude en matière de pensées humaines, car la pensée ne peut être que complexe. Dans son dernier livre Changeons de voie, les leçons du coronavirus (Denoël, 2020) que j’apprécie beaucoup, il réfute a priori tout manichéisme synonyme de certitudes acquises, à l’instar du marxisme auquel il a adhéré avant de s’en éloigner. Apprendre à vivre dans l’incertitude est une question philosophique à la base, et l’homme ne peut en aucun cas prévoir l’évolution des choses d’une manière exacte dans tous les cas.

L’histoire a connu des rebondissements dont personne ne peut prévoir comment ils se déroulent. Dans son approche, très bien étayée, Morin explique comment la pandémie actuelle ne ressemble à aucune autre pandémie connue par l’humanité. Il précise ainsi que le virus est ambigu dans la mesure où on ne sait pas comment peut-on lutter contre sa propagation, et quand on finira par mettre fin aux ravages qu’il continue à provoquer tant sur le plan sanitaire que social et humain. Les scientifiques sont incapables de nous donner des perspectives claires, voire des réponses exactes, d’où d’ailleurs les désaccords entre médecins biologistes et épidémiologistes…

L’incertitude n’est plus que scientifique, elle est aussi politique dans la mesure où les gouvernements des pays développés ne sont pas d’accord sur les mesures sanitaires à suivre pour combattre une pandémie qui est, selon le philosophe, le produit d’un ordre économique mondial, à revoir en pensant au bien de l’humanité, loin de toute forme de mercantilisme. Le mystère reste entier quand il s’agit de parler d’un virus qui se cache sur les poignets de nos portes, et oblige l’humanité à se confiner pendant des semaines en temps de paix et non en temps de guerre. Rien n’est certain, et rien n’est incertain. Le défi continue, et l’histoire en est le produit, selon Morin.

-La période difficile que nous vivons nous apprend une chose : la force de la culture. Sauf que cette idée ne s’est pas imposée dans beaucoup de pays, à l’instar de la France où vous résidez : un débat houleux y a été engagé durant plusieurs mois sur les «commerces essentiels ». Qu’en pensez-vous ?

Dans l’absolu vous avez raison, la culture ne s’est pas imposée comme un remède essentiel, mais elle a tout de même contribué à limiter les dégâts sur le plan psychologique quand on sait que toute une nation s’est mobilisée pour acheminer le livre dans sa forme classique ou électronique à toutes les couches sociales, et notamment aux plus démunis afin de lutter contre l’isolement, voire la dépression nerveuse. Dans mon livre, je parle du réseau des lecteurs initié par une romancière et psychologue. Des comédiens, des étudiants et des journalistes ont lu des romans par téléphone à des personnes âgées (voir le dialogue entre une étudiante et Mme Soltane)

-La crise de la Covid confirme les énormes disparités entre les pays, ceux du Sud n’accordant que peu de place à la culture. A quoi cela est-il dû ?

Je crois que c’est une question de volonté politique et de moyens. Il n’y a pas de culture sans démocratie, voire liberté de lire et de penser et de créer, et il n’y a pas de démocratie sans le minimum d’égalité des chances. Le pauvre n’est pas libre.

-Vous avez de tout temps dénoncé les travers de l’édition en Algérie. Le secteur, touché par la pandémie de la Covid, est en crise profonde. Une explication ?

L’édition en Algérie n’est que le reflet de la situation politique, économique, sociale et culturelle dans le pays. Au temps du parti unique, la culture et même l’édition se portaient mieux. Il n’y avait certes pas beaucoup d’éditeurs, pas beaucoup de liberté d’entreprendre comme aujourd’hui, mais il y avait le minimum de professionnalisme. J’ai vécu cette période. Aujourd’hui, on ne trouve pas quelqu’un comme Djilali Khellas, un grand écrivain et critique et un honnête homme. Qui parle de lui aujourd’hui ?

L’édition aujourd’hui est une jungle (Tag aâla men tag). La médiocrité domine ainsi que le clientélisme. Des éditeurs parasites sont liés au pouvoir à de très rares exceptions. Mon constat peut malheureusement s’appliquer à tous les domaines.

-Votre recueil de textes sera-t-il réédité en Algérie ?

Mon dernier livre est sorti dernièrement à Constantine. Dar Bahaddine l’a édité après l’accord préalable de la maison d’édition jordanienne (Khotot oua Dhilal). Je remercie, à l’occasion, Hakim Bahaddine pour avoir fourni un effort remarquable pour faire sortir le livre dans une forme esthétique qui n’a rien à envier à celle de la maison jordanienne.

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